Extrait de l'horaire " Ton Heure "
de la 19ème du 28.03.2056

... comme par exemple les écoles. Il est inimaginable à quel point les méthodes pédagogiques de la fin du XXème siècle différaient de ce que connaissent nos petits. Et, sans certains pionniers de la Réforme, nous en serions sûrement encore à l'Ère Atomique.
Mais il y a un de ces professeurs innovateurs qui dépassait les autres et qui fut également le premier à se rapprocher de nos méthodes. En fait, d'après de récentes recherches historiques, ce fut une femme, bien que des anciens affirment qu'elle n'exaltait pas particulièrement du féminin. Très peu d'informations nous sont restées sur son oeuvre car tous ceux qui la connaissaient, la redoutaient jusqu'à avoir peur d'en parler ou écrire. Mais c'est exactement ce qu'elle voulait: tout simplement, rester dans l'anonymat. Or, il y maintenant deux heures de cela, nos psychohistoriens ont retrouvé un vieux texte - oui, un texte, car à l'époque c'était le moyen de conserver les informations le plus répandu - écrit par un élève même de ce professeur.

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Nous étions assis, muets, scrutant la salle de nos yeux inquiets, mais surtout la porte, pour l'instant béante. Nos affaires étaient disposées avec soin sur les tables. Ce "avec soin" signifiait dans le cas d'un cours de français complètement autre chose que dans la vie courante: sortir des feuilles remplies d'écriture, puis les jeter en vrac sur la table en couvrant le plus de surface possible, et cela dans un seul but: avoir l'air d'avoir pris assez de notes au cours du cours précédent.
Nous attendions SST. Quelques fois, quand l'attente se faisait longue, une conversation s'entamait.
- T'as fait quoi pendant le week-end, lançait une voix intrépide, moi?
- Bof... rien. Vendredi, on est sorti, répondit Laurent d'une voix grave. Putain... je suis crevé... mais, grave!
- Ah ouais?!
- Putain, tais-toi! Elle arrive!
- C'est qui, qui fait l'exposé?
Pas de réponse.
- C'est moi mais tu veux pas le faire à ma place? retentit enfin une réponse de Mavourneen qui soulagea ainsi tous les autres qui n'étaient pas sûrs de passer.
- Je te dis qu'elle arrive!
Ce dialogue pouvait se prolonger indéfiniment, avec très peu de variantes.
- Bon, elle arrive ou quoi!
Tout à coup - c'est-à-dire au moins 10 minutes en retard sur l'heure prévue par l'emploi officiel - elle apparut à la porte. Celui qui était en train de raconter son week-end, ne finissait même pas son mot. SST (Secret School Terrorist, sobriquet qui resté dans l'école longtemps après le départ de ses auteurs) avait ce don de couper net les cours de pensées de celui qui était en train de parler, quand elle apparaissait.
- Bonjour, dit-elle avec une voix minuscule et prometteuse, mais elle continua avec une voix différemment prometteuse: Deux... Quatre... Six... Deux absents. Puis elle ferma la porte avec une délicatesse calculée... calculée selon le taux de réussite aux devoirs qu'elle venait de corriger, les nôtres par exemple.
Le cours du lundi matin venait de commencer.

SST alla s'asseoir à la table qui lui était, malheureusement pour nous, réservée. Tout en déballant de nombreuses chemises avec des documents photocopiés avec acharnement à l'aide d'une photocopieuse qui ne marche jamais, elle commença à inscrire les absents dans le carnet. Elle aimait bien cette besogne. Cela apaisait au moins un peu sa colère crée par l'absence des absents. Quelques fois, elle avait même des remarques sur un ton exaspéré.
- Bravo! Elle a quoi Renate... vous savez pas... tu sais pas Laure?
SST interrogeait toujours Laure sur ce sujet-là, car c'est elle qui, au début de l'année, s'était trahit avoir le numéro de téléphone de Renate.
- Je sais pas... elle a des problèmes avec ses parents, répondit Laure, incertaine.
- Il serait temps de les régler, ses problèmes. Bon... tant pis pour elle! C'est pas pour moi qu'elle vient à l'école.
Elle finit de remplir le carnet et elle commença le cours... enfin.
- Bon, excuses-moi, Mavourneen. Je vais empiéter sur ton exposé, je vais prendre 2 minutes pour préciser un peu le planning de la semaine... ça te gène pas... ça va?
Elle s'excusait toujours gentiment auprès de la personne qui devait faire l'exposé avant de faire le "planning", bien qu'elle sût parfaitement que cette personne était plutôt contente de ne pas devoir le faire tout de suite. Elle n'attendait de toute façon pas la réponse.
- Alors mercredi, c'est Sartre... je crois. Je crois qu'on aura le temps de boucler Colette, ehn? ou alors, on laissera une demi-heure à Mavourneen pour faire la conclusion... Mercredi, ça te gène pas? De toute façon, on a l'heure du jeudi, vous savez cette heure de l'après-midi qui nous permet de finir les choses non-bouclées.
Cette heure du jeudi était en fait une horreur pour nous, surtout pour Charles et moi, car nous allions en sport juste avant, et comme toute personne en bonne santé mentale, nous avions jamais envie d'enchaîner le sport avec du SST. Mais nous n'étions jamais contre, quand elle nous proposait de finir des exposés Jeudi, encore une fois car la réflexion devenait impossible avec sa présence. Elle n'attendait pas la réponse, de toute façon, et continuait le planning de la semaine - qu'elle ne respectait que rarement, et encore, décalé de plusieurs jours - en nous reprécisant une 5ème fois ce qu'on allait faire Jeudi matin en DS (Devoir Surveillé, et non Devoir Sur table, comme s'obstinait à le croire Sean).
- Et jeudi matin, vous faites le devoir. Comme ça, il ne nous restera plus que 2 devoirs jusqu'en mai... car vous savez, il faut tout boucler début mai, à cause des conseils de classe. Je rappelle que le devoir portera sur Voltaire, et donc vous avez grand intérêt à revoir vos notes... si vous en avez... surtout sur le thème du Mal. Vous pourrez également vous servir de citations comme "Il faut cultiver notre jardin"... je crois même que je vous donnerai l'énoncé mercredi, pour que vous ayez le temps de voir des éléments. Bon... là, on triche complètement sur les règles de l'examen, vous savez. Le jour du Bac, vous n'aurez pas de notes, pas de textes... rien. Pas de fascicules... rien. Juste ce que vous aurez là, montrait-elle sa tête coiffée d'un chignon toujours parfait. Je sais que vous avez toujours des tentations à utiliser des antisèches, mais généralement c'est pas trop discret.
- Madame, il y avait même un film là-dessus. "Les sous-doués passent leur Bac." C'était un groupe de fainéants qui utilisaient tous les moyens pour passer le Bac.
- Ces espèces de petits papiers sous la manche... vous avez aussi ces règles gravées de formules... essayait-elle de participer au compte-rendu du film qu'elle n'avait pas vu.
- Dans le film, il y avait par exemple un fils d'Ambassadeur d'un état d'Afrique qui était en train d'écrire une composition de philosophie. Mais, en fait, c'est le père qui lui dictait grâce à des tam-tams, installé dans la rue.
- Hmmm... il y a des moyens plus subtils que ça... mais je ne crois pas que ce soit le meilleur moyen de passer le Bac... mais, il est vrai qu'avec le travail que vous fournissez... répondit-elle sèchement en n'économisant pas sur l'ironie qu'elle maîtrisait aussi bien que le sarcasme. Ah... j'ai complètement oublié que je devais vous rendre les devoirs... catastrophiques, d'ailleurs.

Et c'est là que commençait la partie du cours que je préférais toujours. Quand elle nous rendait des devoirs corrigés, elle avait le plus de propos intéressants.
- Charles...
- Catastrophe? sursauta Charles réveillé par la voix perçante de SST.
- Charles... c'est effectivement le flou artistique le plus total, réveilla-t-elle le reste de la classe en augmentant encore le volume de sa voix. Ton raisonnement n'est pas clair... tu confonds des termes. Tiens par exemple, là: tu me mets dans la même phrase: "les personnages sont des symboles, mais ils incarnent un vrai caractère". Tu ne te rends pas compte des sottises que tu écris. Mais vous êtes vraiment inconscients... en 1ère... à un mois du Bac. Vous confondez des notions essentielles.
Charles regardait SST avec la bouche ouverte, et on pouvait lire sur ses yeux le mot "mais". Et c'est ce qu'il ne fallait pas faire, car SST demanda tout de suite avec un ton difficilement classable mais se trouvant toujours quelque part entre l'ironie et le sarcasme:
- Qu'est-ce qu'il y a? Tu ne comprends pas? Qu'est-ce qui ne va pas?
- Je comprends pas le problème avec les symboles.
- Mais enfin... c'est simple...
Prise au dépourvu, elle lui expliqua pendant 5 minutes environ, le fond du problème, en insistant bien sur les différents points grâce à des gestes complexes. Elle n'utilisait pas beaucoup de gestes différents, et encore, la plu part ne servaient qu'à exprimer sa "sidération" devant notre "ignorance". Son geste préféré était de prendre des chemises sur sa table, de les rejeter aussitôt à la même place et les ranger de façon à ce qu'elles forment que des angles droits. Elle le répétait toujours plusieurs fois à la suite.
- ... tu comprends? finit-elle enfin son exposé sur les symboles.
- Non, dit Charles d'un ton décidé.
- Alors... dans ce cas il faut travailler avec le Robert, abandonna SST l'explication et lui rendit le devoir. Introduction aberrante, problématique non dégagée, plan inexistant... enfin. Je te conseille pas de prendre le sujet de type 3 à l'examen. Ça se voit que tu n'es pas à l'aise.
- Euh... mais la dernière fois, vous ne m'avez conseillé de pas prendre le 1 ?!
Nous étions tous étouffés de rire car c'était vrai.
- Ben... je sais pas, bafouilla-t-elle, on voit ici le résultat de votre travail!
Puis elle rendit les autres devoirs de type 3. Moi, je prenais tranquillement des petites notes en vue de rédiger ce texte.
- Maintenant le 1er sujet. C'était encore un tissu de lieux communs... vous allez me dire... enfin vous êtes 4 à l'avoir pris. Mais vous savez, avec les réformes qu'il a eues aux examens... maintenant vous êtes sûrs d'avoir une bonne note. Le gouvernement voulait tant de pourcentage de réussite, donc maintenant les épreuves sont faites de telle façon que vous avez 12 en écrivant n'importe quoi, sans même comprendre le texte.
Elle se délectait toujours dans la critique des nouvelles directives, que se fût pour les examens ou pour l'emploi de temps.
- Laure. Il n'y a rien dans ton devoir. Absolument rien.
Quand elle parlait de notre travail, elle arrivait à insérer le mot "rien" dans chaque phrase. Une fois elle nous avait fait un long monologue uniquement avec des mots comme "rien, absolument, néant, inconscience, absurdités". Elle était très forte dans cette discipline.
- Il n'y a rien dans ton devoir... et ça fait 8 sur 20. Car on ne descend pas en dessous de 7. Sinon il faut faire un rapport. Alors vous pensez... un rapport... on met plutôt 7, et voilà. Le professeur qui a 120 copies à corriger, ne vas pas se fatiguer pour faire un rapport. Tu fais quoi, là, Venda?... Tu prends des notes pour réussir l'examen?
Je ne savais pas si je devais arrêter de prendre mes notes et ranger la feuille déjà assez remplie ou s'il fallait que je continue en notant qu'elle venait d'essuyer le projectile qui était sorti de sa bouche quand elle s'exclamait sur les examens de nos jours.
- Ah, oui: pour avoir un 7, il faut écrire proprement. Voilà qu'est-ce que c'est maintenant le bac. De l'écriture. On finira par vous donner des cahiers avec des lignes, et il faudra recopier un texte le plus joliment possible!
Je regardai ma montre. 11h20. Encore une heure. Mavourneen regardait par la fenêtre. Laurent faisait semblent d'écouter. SST continuait son monologue en accélérant la remise des devoirs.
- Le texte était d'une évidence stupéfiante. Laurent... 6. A un mois du Bac. Je sais pas qu'est-ce que vous attendez. Mais c'est vrai que vous pourrez toujours faire une carrière brillante dans l'enseignement. Je pourrai vous faire un jour un exposé: comment devenir inspecteur sans être passé par le Lycée. Bref. Mavourneen... c'était courageux de prendre le 2ème... mais quand on a rien à dire, on prend un autre sujet.
Elle rendit la dernière copie, et nous avions une certaine chance de pouvoir nous endormir définitivement pendant l'exposé de Mavourneen.

- Voilà. Maintenant on laisse la parole à Mavourneen.
- Je lis d'abord le texte, puis je fais... essaya Mavourneen de dire sa première phrase...
- Oui, c'est comme tu veux. Donc tu proposes de faire d'abord la lecture?
- Oui... Alors...
- Mais vous savez, le jour du Bac, c'est vous qui choisissez. Il faut prendre l'initiative, c'est tout. Bon, vas-y.
Et Mavourneen commençait la lecture du texte de Colette qu'elle avait à commenter. Elle lisait bien, à ce qu'il me paraissait. Mais elle commit une faute: elle plaça mal l'accent. Heureusement il y avait SST pour l'aider.
- C'est "glissant", Mavourneen. "g-l-i-s-s-a-n-t". C'est un participe présent. Tu sais! Le verbe, tu l'as plus loin dans la phrase! expliquait-elle très lentement, pour rendre compte de son dégoût devant Mavourneen.
SST n'aimait vraiment pas Mavourneen. C'était la seule élève en série Littéraire, et une fois elle lui avait dit: "Racine, tu révises toute seule. Je vais te donner des documents, mais je vais pas faire un cours particulier pour une série, pour une élève."
- Bien, tu me fais l'introduction en dégageant nettement la problématique, commanda SST dès que Mavourneen finit la lecture.
Bien sûr, la pauvre élève ne dégagea pas assez nettement la problématique, mais ce qui est plus grave encore: elle n'annonça pas le plan! Vous imaginez la réplique de SST... on ne pouvait pas ne pas l'entendre:
- Bon, qu'est-ce que c'est, là. Tu te moques de moi? C'est une introduction? Montre-moi tes notes... C'est ça tes notes? Eh bien Bravo! Et vous autres, d'ailleurs, montrez-moi vos notes... Laure... où sont tes notes! Eh bien, quand on voit avec quoi vous venez en cours, on ne s'étonne pas des résultats.
Et l'exposé continuait ainsi de suite. De temps en temps seulement (en fait à chaque phrase) elle arrêtait l'élève pour faire des remarques:
- N'ayons pas peur des mots, employons les bons termes!
- Intéressante la forme... Il faudrait peut-être s'y arrêter un peu!
- Inutile? Il y a ça dans le texte? Je sais pas... je ne suis pas sûre... je crois... il faudrait peut-être vérifier... c'est certain: c'est pas inutile, c'est utile. Mais c'est absurde. Vous lisez une sottise pareille sans vous en rendre compte. On voit la manière dont vous lisez les textes: "Vous lisez sans lire tout en lisant!"
Parfois, elle faisait aussi ce qu'elle appelait des parenthèses.
- ... déjà le Nouveau Roman. Bon, je fais une parenthèse, là. Vous voyez un peu? C'est vraiment magnifique... ce texte. Ni même Zola... ni même Balzac... ni même Proust. Vous voyez que ça va très loin...
- Oui, oui, répondions-nous en choeur, en faisant des signes de la tête, comme si nous avions une idée très précise de quoi il s'agissait.
- C'est comme dans l'éducation sentimentale. Vous savez quand le jeune Frédéric entre dans la chambre au début du roman... qu'est-ce qu'il fait? Laure, toi qui a lu le roman?
- Ben... je m'en rappelle pas. J'ai pas été jusqu'au bout.
- Effectivement, tu n'as pas été très loin, comme je remarque. Mais on voit ce qu'il reste de vos lectures! Vous lisez un livre, et quand on vous demande ce qu'il y a dedans... rien.
Elle fit encore quelques parenthèses, précisa que là, ce qu'on était en train de faire, que c'étaient des travaux pratiques et puis, peu à peu, avec la beauté du texte, elle s'attendrissait, et nous laissait tranquille dans notre rêve: le cours de Français.

Avec l'heure du déjeuner qui s'approchait, un à un, nous nous réveillions, et regardions de plus en plus souvent nos montres. SST faisait toujours mine de rien remarquer. Puis, quand nous étions déjà plus de 10 minutes de plus dans la classe, nous commencions à ranger nos affaires et à partir discrètement. Elle savait qu'elle ne pouvait pas s'opposer, et donc elle tentait juste de nous rappeler dans la porte ce qu'on allait faire la prochaine fois.
- Alors mercredi, Mavourneen finit son exposé, et toi, tu fais Sartre. N'oubliez pas d'amener les textes, jeudi...

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